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 La belle époque en Champagne au temps du phylloxéra.

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Charpentier Hélène



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MessageSujet: La belle époque en Champagne au temps du phylloxéra.   Mar 18 Mai - 7:58

Ce texte a été rédigé par Henri Brion, ancien instituteur de classe unique en milieu rural devenu ensuite professeur de mathématiques puis directeur de collège.
En ce début du mois d’août 1890, Edmond Piot, de Vincelles, prend un hoyau pour en avoir le cœur net. Âgé de 25 ans, ce jeune vigneron qui a fait de longues études jusqu’au niveau de 3e au collège d’Épernay, est intrigué par la présence de ronds jaunes dans la côte de vignes qui occupe la rive droite de la vallée de la Marne, au nord de la route départementale n°1 qui va de Jaulgonne dans l’Aisne à Revigny dans la Meuse. Il se rend sur les lieux, entre Vincelles et Chassins, arrache un pied et découvre sur les racines du cep une multitude de petits pucerons presque invisibles qui, apparemment, se nourrissent de la sève de la vigne. Serait-ce le phylloxéra ? Voila des années que les vignobles du sud de la France sont envahis. Chacun espérait que les hivers rigoureux qui sévissent en Champagne constitueraient une barrière suffisante pour protéger la région. C’est à Épernay, au siège de l’organisme qui a précédé l’Association Viticole Champenoise, qu’Edmond Piot va présenter sa découverte. L’étude approfondie des spécialistes confirme le diagnostique établi par le vigneron.

Pour l’intéressé, c’est le début d’une période difficile : « C’est toi qui l’as trouvé, c’est donc toi qui l’as amené ». Le voilà en butte aux réflexions des vignerons de Vincelles, à tel point qu’il ose à peine sortir de chez lui. On se rassure comme on peut « de toute façon, disent les ingénus, c’est dans l’Aisne qu’il est apparu. Pourquoi viendrait-il dans la Marne ? ». Mais il faut se rendre à l’évidence, l’invasion se propage et 12 communes sont touchée en 1892, 16 en 1893, 22 en 1894.

Dans le vignoble, c’est la consternation. On crée des syndicats communaux de défense pour s’équiper. Il faut payer une cotisation de cinq Franc-or à dix Francs par hectare. Mettez-vous à la place des vignerons qui voient leurs galipes sérieusement menacés et qui sont contraints de débourser une somme, importante pour l’époque. C’est le désespoir. Les traitements du sol (on injecte du sulfure de carbone au moyen d’un pal qui ressemble à une énorme seringue) sont harassants et les résultats ne sont pas probants. La solution radicale consiste à arracher les ceps français et à les remplacer par des plants comportant un porte-greffe d’origine américaine sur lequel est ajusté un greffon français. Un travail qui, pendant des décennies, verra la rénovation du vignoble champenois, la construction de chambres chaudes afin d’assurer le démarrage des plants, ce qui nécessite une atmosphère humide et surchauffée, puis la mise en pépinière et la replantation. Une partie du vignoble va disparaitre.

En attendant, c’est la misère noire. Il faut vivre. En pleine Varosse (c’est le nom qu’ont donné aux crus périphériques les viticulteurs de la Côte des Blancs et de la Montagne de Reims) les vignerons louent leurs bras aux agriculteurs pour faire la moisson. Les faits m’ont été rapportés par un ancien maire d’une commune de la vallée de l’Ardre qui exploitait une centaine d’hectares.

Pas de moissonneuse-batteuse, ni même de moissonneuse-lieuse à cette époque. C’est à la faux qu’on récolte successivement le blé, céréale noble réservée à l’alimentation des hommes, puis l’orge pour les porcs et enfin l’avoine destinée aux chevaux. La moisson dure plus d’un mois, commence en juillet, s’achève en septembre, quelque fois difficilement si l’année est humide. Le couple de vignerons, embauché pour la saison, commence la journée à l’aube. Le mari, armé d’une faux à crochets, couche un andain d’un mètre de large ; sa femme suit en confectionnant un lien, puis en ramassant une brassée de céréales qu’elle dépose sur le lien. On déjeune aux champs pour ne pas perdre de temps. Le soir, on met en moyettes constituées de 6 ou de 10 bottes. Harassé, le couple qui a travaillé tout le jour, a moissonné environ un demi-hectare.

À la fin de la saison, le fermier fait le compte, mais les vignerons ne verront ni le blé, ni l’argent, fruit de leur travail. Le grain est livré au meunier qui rétrocède la farine au boulanger. C’est en pain que sera payé le saisonnier. Chaque jour, il se présente à la boulangerie avec une lame de bois, ta taille. Le boulanger tire d’un fagot la taille correspondante, accole les deux tiges et les marque simultanément d’un trait au couteau, de façon à ce qu’il n’y ait pas de contestation. Il donne ensuite un pain de quatre livres qui assurera une bonne partie de la nourriture de la famille pour la journée « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Ainsi est justifiée la parole de l’Écriture. À l’époque, celle qu’on appelle maintenant la Belle Époque, il n’était pas question de gaspiller le pain. On en connaissait bien la valeur.

À méditer en cet an de grâce 2003, si atypique.

Henri Brion, époux d’une des petites filles d’Edmond Piot
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