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  Maurice Mabilon : les gaîtés de l'hôpital.

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Charpentier Hélène



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Date d'inscription : 28/01/2008

MessageSujet: Maurice Mabilon : les gaîtés de l'hôpital.   Lun 26 Sep - 8:10


LES GAÎTES DE L’HÔPITAL


Maurice Mabilon a été instituteur puis inspecteur de L’Education Nationale. Nous avons déjà présenté dans notre revue des MOTS DU NAU plusieurs extraits de « Soixante années dans les écoles de la République. » Nous vous proposons aujourd’hui d’aller rendre visite Antonin Deshureaux, dit Tony, personnage réel et fictif à la fois. Poursuivi par la malchance il doit effectuer bon nombre de séjours en milieu hospitalier.
Voici donc un aperçu de son témoignage.Il a été opéré d’un os du bassin : le cotyle.

°°°°°°°°°°°°°°°
Le docteur Brimont avait informéTony qu’on installerait bientôt sa jambe gauche en suspension transtibiale assorti d’un équilibrage pondérale pour maintenir parfaitement en place le cotyle opéré. Tony avait déjà vu des malades ayant une jambe en l’air et la perspective d’être bientôt l’un d’eux n’était pas de nature à le mettre en gaîté. Il se raisonna cependant et se dit qu’il assumerait puisque c’était le chemin obligé vers la guérison.
Il commençait à souffrir à la hauteur de la cicatrice de sa cuisse et un matin, il découvrit qu’une purulence suintait sous son pansement. Rapidement alertée, la mégère Mauvilain eut l’occasion de montrer le raffinement de sa douceur. Elle regarda le pansement effectivement maculé de sanie :
- Je n’aime pas ça ! Je n’aime pas ça du tout !
Elle découpa rapidement le bandage et soudain, d’un geste vif et d’une brutalité inouïe, tirant sur la bande adhésive, elle arracha la compresse collée et découvrit la plaie. Tony rugit, saisit au vol la main assassine qu’il broya dans la sienne et, le visage fermé, il proféra d’une voix sourde et menaçante :
- Ah ! Madame, je vous conseille de ne jamais recommencer !
L’autre, stupéfaite, ne répondit rien, fit un prélèvement pour le soumettre à l’analyse du laboratoire puis, peu soucieuse d’affronter les foudres de l’explosif Tony, peu après, vit l’infirmière ajouter un produit à la perfusion, sans doute quelque antibiotique.
Ce douloureux incident eut pour effet de couper l’appétit du blessé pour la journée entière.


Le kiné Le Dorner était revenu mais il avait constaté qu’il ne pouvait rien dans l’immédiat. On ne le revit plus de trois semaines.Les résultats de l’analyse du laboratoire n’étaient pas alarmants. Le rapport indiquait bien la présence de staphylocoques mais la laborantine avait ajouté de sa main « c’est rien », petit message rassurant et de bonne intention. Tony avait apprécié. En revanche, une découverte l’avait scandalisé : dans le cahier de liaison tombé incidemment sous ses yeux, Ange avait écrit à la page qui le concernait :
- Doit manger seul !
A cette injonction il avait senti son cœur battre la chamade. Quelle horrible boutique, décidemment ! Il n’avait pas manqué de faire remarquer que c’était le condamner à jeûner puis qu’il était incapable de se redresser. Cette diablesse d’Ange était demeurée intraitable et Tony ne lui avait pas dissimulé l’antipathie de plus en plus vive qu’elle lui inspirait.
Le vase à moutarde avait débordé le matin suivant. Une petite infirmière était passée très tôt, avait assuré les soins, prélevé sa ration quotidienne de sang et administré la dose adéquate de calciparine dans le ventre irisé de Tony. Quelque temps après, l’opéré avait reconnu derrière la porte la voix d’Ange. Elle interrogeait la petite infirmière :
- Quelle tête il a, ce matin, le cotyle de Nénesse ?
Vivement indigné d’un tel irrespect du malade, Tony s’était mis à méditer. L’homme moderne perdait de plus en plus son identité. On ne le connaissait plus que par la logique des mathématiques.Il était homme donc il était un pour la sécurité sociale. Douze chiffres suivaient ce 1, complétés d’une clé de deux nouveaux chiffres. Un second numéro l’identifiait auprès du centre de chèques postaux, nombre d’autres en qualité d’abonné à des services et à des revues. Il pouvait multiplier les exemples. Son identité se diluait dans des codes chiffrés tous différents et il fallait être doué d’une mémoire éléphantesque pour les utiliser sans confusion. Tony jugea que le personnel de l’horrible boutique venait d’atteindre le comble du mépris de l’individu en ignorant son nom d’Antonin Deshureaux.
Ah ! Il était le cotyle de Nénesse ! Eh bien ! On allait voir ! Tony décida de laver l’injure.
Lorsque l’infirmière en chef avait pénétré dans sa chambre un peu plus tard, Tony l’avait foudroyé du regard et, afin qu’on l’entendit bien, il avait lancé à la cantonade par la porte demeurée ouverte et d’une voix vengeresse de stentor :
- Le cotyle de Nénesse donne bien le bonjour à Belzébuth !
Belzébuth, Ange déchu, avait encaissé le coup. C’était la déclaration de guerre et Tony avait songé que comme à Marignan, tout serait peut-être perdu, fors l’honneur.

Maurice Mabilon.
La revue LES MOTS DU NAU a publié 18 numéros de 2000 à 2006. Elle a cessé toute activité.
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