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 Paysages de l'insomnie de Gisèle Bienne.

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Charpentier Hélène



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MessageSujet: Paysages de l'insomnie de Gisèle Bienne.   Dim 17 Juin - 19:26

Paysage de l’insomnie.

Ce roman de Gisèle Bienne a été publié aux éditions Climats en 2004. L’auteur, rendu célèbre par Marie Salope, roman évoquant les tourments d’une adolescente manquant de coquetterie, dans les années 1975, a également écrit d’autres ouvrages dont certains pour la jeunesse. Née en 1946, Gisèle Bienne est originaire de l’Aube et vit à Reims.
Le titre, Paysages de l’insomnie, est élucidé par l’illustration de la couverture : un cimetière militaire planté de croix noires sur une pelouse grise. La photo est en noir et blanc. Un arbre ressemblant à un if, se dresse comme une grosse pierre noire qui bloque l’entrée du monde des disparus. En lettres jaunes et lumineuses, le titre se détache, tel un rayon d’espoir : l’écriture c’est la lumière de l’espoir dans l’horreur de la guerre et des souvenirs qui vous obsèdent.

Marcel, dont nous ne connaîtrons que le prénom, est un miraculé de la guerre 14-18. Il est rentré au pays sans une égratignure et retrouve la ferme familiale auprès de sa mère veuve, sa jeune épouse, leur jeune enfant et le vieux commis. La vie devrait pouvoir reprendre son cours puisque la guerre est finie. En fait plus rien n’est comme avant. Dès les premières pages l’orage gronde et compromet la récolte. Il gronde aussi dans la tête de Marcel qui se révolte, explose et quitte le repas. La guerre le ronge toujours. Il la voit partout jusque dans les taupinières : « …. ce réseau de galeries obscures lui évoquent ce qui se trame en politique à l’insu des hommes- réunions particulières, décisions secrètes, préparatifs des États à la guerre, guerre qu’il a fallu faire en aveugle, saison après saison, année après année, dans la terre, comme des taupes, comme des larves, la terre minée qui se déchiquette sous le chaos des explosions » A la fin du livre, Marcel a enfin trouvé le repos, celui du sommeil de la mort. Son fils a grandi mais c’est encore un enfant de 4 ou 5 ans. Il vivra entre sa mère, une tante et le nouveau commis. C’est « le prince héritier du malheur. »
Cette issue bien sombre est régulièrement annoncée par des événements décisifs ou des détails en apparence insignifiants. Parmi les événements décisifs, citons l’habitude d’aller au café chaque semaine au Café d’en haut retrouver les mutilés de la guerre ; Là, on boit plus que de raison et on se refait la guerre sur le mur de la salle, pour mieux l’apprivoiser. « Le pli est pris » constate la mère. Le passé se prolonge dans le présent et le présent devient la quête obstinée de « l’avant ». L’avant, c’est la chienne Fanny, c’est Mathilde, la promise évincée par l’épouse rencontrée pendant les combats dans la Somme. Fanny conduit Marcel chez Mathilde. La double vie ne saurait être la solution et Mathilde décide d’aller vivre à Paris. La mère et la belle-mère meurent de chagrin et de vieillesse à la fois. Marcel se réfugie dans l’alcool, l’alcool fort, cette eau de vie qui ramène à la vie si on l’utilise à bon escient comme désinfectant mais qui apporte la mort si on y cherche l’illusion du réconfort. On assiste à l’évolution pathologique du mal : les insomnies, les délires, les vomissements, la maigreur, le refuge dans la solitude et l’obsession de « la tromperie universelle. Certain détails, anodins en apparence, soulignent régulièrement que le goût de vivre ne revient pas : le journal ne l’intéresse pas, les barreaux de l’échelle ne sont pas remplacés et puis un jour, ce ne sont plus les marronniers qu’il contemple mais le monument aux morts « un cadeau de la République. »

Cependant, quelques éclaircies ponctuent le récit et apportent une lueur d’espoir, l’espoir d’une vie qui va se reconstruire. Marcel propose à sa femme un voyage dans la Somme et une sortie à Paris ; Il veut progresser en allemand pour écrire à Franz, l’ennemi devenu ami. Il aime le théâtre, où la vie est jouée et dominée par la mise en scène. Il s’engage dans la création du syndicat mais reste distant à l’égard de la politique. Son instruction et ses élans de générosité sont appréciés. L’électricité est installée à la ferme. Il joue comme son enfant comme n’importe quel père. Mais la guerre l’a détruit et a brisé le ressort du goût de vivre. Pour lui, pour les autres, plus rien ne sera jamais comme avant.

Tous les personnages sont atteints par le cataclysme de la guerre, à commencer par les hommes envoyés au front et Marcel en particulier. Marcel, personnage principal est à la fois le héros qui a frôlé la mort sur les champs de bataille et l'antihéros qui ne peut plus remonter ni la pente de l’après -guerre ni les barreaux de cette échelle dont les barreaux ne seront jamais remis. Les autres hommes victimes de la guerre sont les éclopés, les mutilés, les invalides : l’un a perdu une jambe, l’autre plusieurs doigts et le troisième n’a plus de bouche. Marcel est revenu indemne, mais c’est « un automate abîmé. » Le désespoir, l’humiliation, cela ne se voit pas, sauf entre compagnons d’infortune.
Les femmes ont souffert elles aussi et elles souffrent encore en silence, qu’elles soient mères, épouses ou sœurs. Irénée, l’épouse angélique et fragile a perdu son frère et son beau-frère. Elle perdra sa mère puis son mari, Marcel. La mère de Marcel souffre de la souffrance de son fils. Mathilde a perdu, puis sa mère. Elle perdra la foi. Elle a perdu Marcel qui lui était destiné avant la guerre. Elle le perd une seconde fois en décidant d’aller vivre à Paris. Marcel perd donc à la fois sa maîtresse et son épouse sage et douloureuse qui ne sait plus aimer avec son corps car elle est devenue « une chapelle fermée à double tour. » Son éducation ne l’a pas préparée à l’amour charnel et le couple s’est peu à peu disloqué. Mathilde, aussi brune qu’Irénée est blonde, accueille Marcel, mais elle comprend que cette liaison ne la conduira nulle part. Elle renonce aux prières où s’accroche Irénée, renonce à Marcel, et part construire une vie nouvelle à Paris dans un univers où elle se sentira moins prisonnière.

Les lieux deviennent progressivement étouffants. Pour Mathilde, c'est la chambre. Pour Irénée, c'est la maison à entretenir et si Marcel roule à bicyclette sur les chemins en direction du village de Mathilde, s'il s'accorde quelques pauses dans les champs auprès des chevaux, s'il s'acharne un jour dans le jardin contre les orties, on le voit lui aussi s'attacher aux lieux clos : la chambre de Mathilde, le Café d'en haut, l'ancienne chambre de Kléber et l'écurie, son ultime refuge où il relit les lettres de sa mère , dissimulées dans un coffre rempli d'avoine. Le temps s'écoule, sans qu'il soit vraiment possible de le mesurer en avançant vers un avenir qui se reconstruit. Certes, l'enfant apprend à marcher, à parler et s'éveille à l'univers de la ferme tandis que Marcel " a oublié la promesse faite à Lucas". Les marronniers et les travaux des champs ponctuent les saisons mais Marcel travaille à la façon d'un " somnambule" et sa tête est" pleine de brouillard et d'images tenaces." Le présent se confond avec la quête obstinée de " l'avant " et qui se heurte sans cesse aux souvenirs de la guerre. Le temps ne doit plus s'écouler et la pendule du café reçoit des menaces. Le temps, c'est l'affaire des femmes. La mère de Marcel remonte le balancier de l'horloge et Irénée sait bien que demain sera lundi. Pour Marcel, les repères de l'espace et du temps se perdent dans le brouillard d'un univers hostile qui bascule dans le fantastique annoncée dès la dédicace : " A ceux qui parlaient à la lune, à leur ombre, à un arbre, à un mur ou à leur verre de vin."

Quand il quitte le Café d'en haut " après avoir apprivoisé la guerre après coup " sur le mur où surgissent les souvenirs, Marcel parle à la lune et aux nuages, propos d'homme ivre résumant la situation : " Des salopards, ils ont séquestré ma jeunesse, ils ont ratiboisé mes copains ", s'accordant quelques familiarités et glissant dans l'ivresse verbale accusatrice du monologue intérieure. Il en veut aux "assoiffés de galons " à " l’Église " et à tous ceux qui l'ont trompé. Il finit par dialoguer avec les orties, " une troupe de soldats brandissant leurs hallebardes."Au fil du récit, le pronom " il " l'emporte sur son prénom, repris inlassablement comme s'il manquait d'autonomie comme une marionnette manipulée jusqu'à la disloquée par des décideurs inconnus. C'est un " somnambule", un " automate abîmé." A la mort de sa mère cependant, il emploie le pronom " je " pour établir le constat du gâchis :" Je rentre vivant et entier, je rentre enfin, et ça ne va pas !C'est vrai que je ne suis plus capable de prendre des décisions, que je ne supporte plus de recevoir un ordre." Les états d'âme amers et le ressassement des souvenirs laissent place aux dialogues souvent écourtés par l'affrontement avec la mère ou l'épouse; dialogues empreints de non-dits et de souffrance retenue. Le seul dialogue constructif qui soit possible, c'est avec Kléber, le vieux commis; le sage qui sait que même en temps de paix, les hommes ne se font pas de cadeaux. Kléber a fini son temps et doit laisser la place. Il est trop vieux pour réparer les dégâts de la guerre.

Tel est le message essentiel du roman : la guerre est le mal absolu qui n'en finit pas de ronger et de détruire ceux qui ne l'ont pas décidée. Elle laisse ses traces visibles et invisibles, les pires qui soient, celles que l'on panse vaille que vaille , en se réfugiant dans l'alcool pour les uns, la prière ou la fuite pour les autres, ou encore dans l'écriture. Marcel meurt au milieu des lettres de sa mère. Il les a lues et relues pour comprendre qu'elle avait vécu " la guerre en train de se faire jour après jour. " Avant de quitter ce monde et d'en finir avec les souffrances, il se rapproche enfin d'elle. De même Irénée se rapproche de son mari et des mutilés. Acceptant l'enterrement civil de son mari, comme celui-ci avait accepté de remettre en place le crucifix dans leur chambre, elle mesure toute l'estime portée porté au défunt " l'écrivain public de la région." La cérémonie des obsèques civiles est poignante. Kléber, le simple commis de ferme, ne craint pas d'affronter le prêtre fanatique pour faire respecter les dernières volontés de Marcel : " Si on retire à un homme ses idées, si on les falsifie derrière son dos au moment où elles prennent toute leur portée, qu'est-ce qui lui reste à cet homme ? "
Kléber aide Marcel à quitter la scène en héros. L'homme humble et sage de la terre enseigne la tolérance.

La pièce a été portée à la scène par Gerard Thévenin et sa troupe : " Le théâtre à pattes."


Dernière édition par Charpentier Hélène le Lun 14 Avr - 13:59, édité 3 fois
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Marie-Ange
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MessageSujet: Re: Paysages de l'insomnie de Gisèle Bienne.   Lun 18 Juin - 7:14

Je ne connaissais pas du tout. Merci

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Il y a tant à lire qu'une vie ne me suffira pas...
Il y a tant de livres, que j'ai pas assez de place pour tout avoir sniff Very Happy
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