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  François Boyer. Le match du siècle.

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Charpentier Hélène



Féminin
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Date d'inscription : 28/01/2008

MessageSujet: François Boyer. Le match du siècle.   Lun 11 Mar - 12:30

François Boyer est l'auteur de Jeux interdits adapté à l'écran par rené Clément est également le scénariste de La guerre des boutons de Louis Pergaud adapté à l'écran par Yves Robert. Né en 1920 à Sézanne, il relate ses souvenirs d'enfance et de jeunesse dans Le match du siècle dont voici un extrait.

11 novembre 1928.

S'il est des journées détestables qui jalonnent mes huit années d'existence et tendent à me faire prendre la vie pour une matière inerte, ce sont bien ces 11 novembre de brume et de glace, sertis comme des pierres sales dans l'anneau d'or des jours heureux. Combien en ai-je connu depuis que je fréquente les écoles ? Tous se ressemblent, tous s'enveloppent du même jour gris, tous s'accompagnent des mêmes rites. A quoi sert-il de grandir, de vieillir, puisque chaque année nous ramène ces mêmes heures, incommensurables en leur durée, de tristesse et d'ennui ?
Dès le début de l'après-midi, on nous rassemble sur la place du Champ- Benoît où , dans la grisaille du ciel trop bas, s'estompent les acacias effeuillés. Jamais, à Sézanne, il n'est donné de voir se mêler tant de gens qui se haïssent. car c'est à la haine, je crois, que la ville doit, sinon son existence, du moins sa vitalité. Sans elle, tout ne serait que léthargie. Nous, élèves petits bourgeois du collège, nous sommes haïs par la multitude tapageuse, brutale et volontiers mal embouchée des écoles communales. Chaque soir, quand tombe la nuit, des guet-apens se tendant au détour des ruelles, où les victimes n'ont d'autres qualités que leur appartenance à telle ou telle école. On ignore les noms et les âges; Des poursuites s'engagent, et des bagarres furieuses, aux quelles il serait vain de chercher des raisons immédiates et précises. Simplement, les hasards de la naissance nous ont jeté dans des camps ennemis, semblables en cela à nos aînés, quand ils décousaient avec les Boches.
Les batailles font mal, et le sang dégouline des nez écrasés, sur les blouses d'écoliers. A ce jeu, les "curés" sont les plus forts. Les "curés" , ce sont les élèves de l' école Saint-Denis et qui constituent la troisième puissance participante à ce conflit incessant. (...)
Chez les grandes personnes, les discriminations, les rivalités, les rancunes sont les mêmes et ne font que prolonger, avec moins de franchise, les saines bagarres de notre âge. il y a bien sûr, les clans politiques ou confessionnels : les catholiques ou pas, les combattants et les planqués, mais tout cela ne serait que peu de chose. il faut compter, et pas pour rire, avec les sociétés de gymnastique par exemple : La Sézannaise d'une part, l'Etoile d'autre part, qui chacune, divisent en deux clans de vaillants partisans les coteries précédemment citées.

Après la division par deux, la division par trois : car il existe trois sociétés de clairons et de tambours. La plus communément décriée est celle des sapeurs- pompiers. ceux-ci n'ont plus guère que leurs propres familles- nombreuses il est vrai- pour militer en leur faveur tant ils se sont ridiculisés l'autre jour en défilant dans les rues de la ville : ils étaient quatre, qui jouaient As-tu vu la casquette. Il n'empêche que leur existence réduit au tiers ces familles spirituelles, que politique, religion, guerre, paix et gymnastique ont fait innombrables mais squelettiques.
Il faudrait parler aussi des deux sociétés musicales qu'il ne faut surtout pas confondre avec les trois sociétés de tambours et clairons. La Lyre municipale et le Cercle des Trente, loin d'adoucir les mœurs par des flots d'harmonie, déchaînent de furieuses passions contradictoires par le simple fait de leurs existences parallèles. Nulle politique ne suscitera tant de bassesses, de disputes, de rancunes, de hargne que cette rivalité-là. Elle pourrit la ville, empoisonne les familles, détériore les voisinages. On dirait de l'Affaire Dreyfus. Des pères se dressent contre les fils, des frères se tournent le dos, des fiançailles sont rompues et des mariages se défont, à propos de flûte ou de cornet à piston. (...)
Enfin, pour achever de diviser ceux qui, miraculeusement pourraient rester liés d'un peu de sympathie, il existe deux journaux locaux, Le Nord-Est et L’Éclaireur, l'un ne servant évidemment qu'à torcher les lecteurs de l'autre...
Mais voilà qu'en ces jours de 11 novembre, se trouve rassemblé, au coude à coude sur la place du Champ-Nenoît, par école, par classe, par groupe, par société, par confession, chaque molécule de connerie cristallisant autour d'elle son contingent de farouches partisans, entre qui s'échangent de fulgurants regards de haine. Voilà ce qui me surprend, voilà ce qui me choque comme une indécence, plus encore que l'air du temps si propice aux bronchites, et qu'on nous force à respirer l'après-midi entier... Que tout cela se trouve brassé dans un même mouvement, et c'est une définition de l'existence même qui est en cause.
... Après de longs quarts d'heures d'immobilité et de silence imposés par de malheureux surveillants, pions ou répétiteurs, le défilé, là-bas, commence à s'organiser. En tête se place La Lyre parce que municipale, puis un fort contingent des écoles publiques qui, tel un état-tampon, la sépare du Cercle des Trente. Et puis des cliques, des drapeaux, des bannières, des clairons, des uniformes de gymnastes, des casques de pompiers, et encore des écoliers, une foule d'écoliers, tantôt filles, tantôt garçons, mais tous également malades d'ennui, de froid, et bientôt de fatigue. Et des gens, des gens.
On parcourt les rues de la ville, au hasard, semble-t-il. Seule compte la quantité, et les kilomètres s'ajoutent aux kilomètres. Les trois cliques et les deux musiques, simultanément, font un sort lamentable au beau silence de l'automne. La Lyre mène un train d'enfer, pourchassée par les Trente qui bousculent l'état-tampon et l'aiguillonnent à coups de clarinettes. Plus loin, la clique des pompiers claironne au cul de la Sézannaise qui prend feu et flamme au son des cors de chasse, tandis que les tambours de l’Étoile battent la charge sur le talon des fillettes de Saint-Augustin, dont flotte les longues capes au vent qu'elles soulèvent. Puis on ralentit, on piétine, on s'arrête, pour un chien qui traverse la rue. Bravant les consignes de sagesse, je regarde à droite, à gauche, puis en arrière. La fin du cortège disparaît dans la brume que transpercent seuls les éclairs des cuivres. Nous n'avons plus ni queue ni tête. Les toits des maison violent les nuages. Nos pieds écrasent une boue glacée, fondante, mêlée à des ruines de crottin de cheval, jadis si ronds, si fiers et fermes, si brillants, si appétissants, que la Lyre municipale n'a pas su ou voulu les éviter. Et nous les écoles, et eux les pompiers, les gymnastes, les cliques, les gens, comme les moutons de Panurge, nous ne trouvons pas d'autres empreintes où mettre les pieds. C'est qu'il en circule des chevaux à Sézanne chaque matin. Il y a des livreurs, des fourgons, l'omnibus de l'hôtel de France, des carrioles de campagnards, les clients du maréchal-ferrant, des voitures plates de maraîchers.Je pense au bruit des sabots sur le pavé, qui sonne si clair comparé au morne piétinement de nos milliers de pas. J'aime les chevaux. Et puisque j'aime les chevaux, je préfèrerais suivre un enterrement que des fanfares.
Pourtant, comme mon père, je suis partisan de la Lyre municipale, de L'Éclaireur, de l’Étoile des pour la paix. Des Lyres municipales, il en faut, sinon il n'y aurait que des Trente et les Trente c'est l'ennemi. Mais tout de même, j'aimerais mieux un corbillard que la Lyre à cause du cheval. J'aimerais mieux un enterrement que cette fête du souvenir.
Au fait, de quel souvenir s'agit-il ? Je veux dire, pour moi, âgé de huit ans ? De quoi veut-on que je me souvienne ? La guerre, leur guerre, je n'étais pas encore né quand elle s'est terminée, et bien moins encore quand elle a commencé. Je veux bien me souvenir, et j'essaie. j'essaie d'être triste, de marcher tête baissée, les yeux mi-clos, la bouche pincée. Et je me souviens. Je me souviens du 11 novembre de l'an dernier. pour prendre une tête de circonstance, c'est tout ce que je peux faire. Je me souviens aussi que jamais 11 novembre n'a été chose bien joyeuse. Sauf, peut-être - mais c'est une supposition- celui de 1918, celui qu'on commémore aujourd'hui précisément avec tant d'accablement. Étrange, cette manière de pleurer les jours heureux...
On me chuchote - mais qui ? - la raison ? ou mon voisin ? - que ce n'est pas à la fin de la guerre, ni à la victoire que l'on rend hommage, mais aux morts. Merde ? Va-t-on faire alors un détour par le monument de 1870 ? mais non, 70, on l'ignore. Officiellement on ne l' a jamais vu. Ni cette année, ni l'année dernière, ni avant, ni après. Le monument de 70, il est enfermé dans un square où je vais jouer parfois. J'y grimpe, j'y joue, j'y pisse sans que nul n'y contredise. Mais le jour de la journée du Souvenir, le jour de l'Hommage aux Morts, pas question de 70. Alors ? ceux de 70, ils ne sont pas morts ? Pas même de vieillesse ? Mon œil. S'ils étaient vivants, ils ne manqueraient pas, eux non plus, de nous faire chier tous les ans, aussi cons qu'ils puissent se trouver après l'affaire glorieuse de 14-18. Et ils ne manqueraient pas de susciter des querelles supplémentaires dans le Landerneau. En plus des catholiques, des socialistes, des Étoiles, des Sézannaises, des pompiers, des Lyres municipales, des Trente, des Nord-Est, et des Éclaireurs, il y aurait des 70, des 14-18, la Victoire contre la Déroute, Foch contre Mac-mahon, Verdun contre Gravelotte, les Prussiens contre les Boches, Guillaume contre Bisamrk, papa contre contre grand-père, et bien d'autre choses encore, contre on ne sait qui ni quoi.
Non, mon avis est que ceux de 70 sont aussi morts que les autres, ce qui n'est pas peu dire, aussi morts que ceux dont il faudrait se souvenir aujourd'hui si mes camarades et moi avions eu le malheur de les connaître.
Voilà, chevauchant quelles pensées j’arrive au square de la Mairie où la coutume veut que l'on se recueille et qu'on écoute les discours, devant une bite de pierre comme dit mon copain Bricout qui sait ce que c'est qu'une bite mais ne veut pas me le dire. Ce que je sais, parce que je le vois, c'est qu'elle porte une infinité de noms gravés, dorés, et qui sont morts pour la France selon les uns, la Patrie selon les autres. cela dépend sous quel angle on voit le monument, les deux opinions sont exprimées sur des faces rigoureusement opposées.
Ce n'est pas cela qui va nous réchauffer.
Il y a bientôt une heure que le cortège s'est ébranlé. Nous marchions alors sur nos pieds. maintenant nous ne reposons que sur d'énormes engelures que des aiguilles de verre transpercent des chevilles aux cuisses.
... Une Marseillaise explose à la manière foirante d'un obus dans le fumier. Est-ce la Lyre, sont-ce les Trente ? Et s'ils allaient jouer chacun la leur ? Que personne ne bouge ! Sous la menace on n'ose plus piétiner, ni trembler, ni claquer des dents. Des tourbillons de brouillard s'élèvent de l'entonnoir des tubas, des jets de vapeur fusent des trombones, la baguette du chef enroule des fils de givre. Le sol tremble au roulement des tambours. Une rosée de glace tombe des sapins. Un pigeon s'envole. De ses ailes il écorne la fumée d'une cheminée proche et précipite une neige drue de suie noire. " Aux armes citoyens !" Un vent d'épopée soulève les jaquettes, emporte les chapeaux melon et propulse le père Monseu sur l'estrade des orateurs. Il y en aura deux autres après lui : le père François et le père Rondeau. A sézanne, dès qu'un homme traîne un gros ventre, on le traite de "père", à croire que c'est lui qui porte en place de sa femme. En tout cas ils accouchent de discours bien mal conçus. C'est l'instant, la somme d'instants où l'on peut enfin se dégourdir les bras et les jambes. Dans les rangs des collégiens commencent à s'échanger des bourrades hypocrites, mais chaleureuses. A la communale et à Saint-Denis, ça saigne déjà. Moi, je me contente de promener mes regards de droite et de gauche, de battre les paupières, de faire tourner mes yeux dans leurs orbites pour empêcher le gel de les prendre en glace. Je me rends compte que la foule est enserrée entre les murs de trois hauts bâtiments quasiment soudés l'un à l'autre et formant un rectangle inachevé : au sud, l'église, à l'est, la mairie, au nord, l'école maternelle. L'idée de guerre que nous commémorons reste prisonnière des mythes qui l'enfantent : la Religion, l’État, la Connaissance. Seul, l'est projette ses lumières sur l'événement : ce sont celles de bistrot de la mère Béhotte, de l'autre côté de la rue. malgré les vitres embuées on distingue, le long des manchons des becs de gaz autour desquels la fumée des ninas compose les auréoles du vice. Il doit y régner une douce chaleur, un air délicieusement empoisonné. Le père Monseu à qui rien n'échappe et qui n'a pas pour habitude de sucer de la glace, laisse un instant des yeux nostalgiques planer au-dessus de son discours. Il bégaie, bafouille, mais la parole est d'or, et il s'en ressaisit tout aussitôt. Discours fleuve qui s'envase de plus en plus, tandis qu'il se prolonge et s'élargit, il ne conduit, à propos de massacre, qu' à assommer les survivants. Entre deux périodes, on distingue le bruit des boules de billard qui s'entrechoquent. Qu dis-je entre deux périodes ? Entre deux siècles, deux millénaires, deux ères ! Et plus le soir tombe, plus le brouillard s'épaissit, plus les lumières du café se font éclatantes, désirables, provocantes. J'entends le crépitement des centaines de regards qui frappe aux vitres du bistrot.

... Il y a eu la minute de silence, si difficilement gagnée, et nous sommes repartis au cimetière, à trois kilomètres de là, trois kilomètres qu'il faudra refaire en sens inverse, dans la nuit noire, pour regagner le Champ-Benoît et le droit élémentaire de rentrer chez soi. Ce sont d'autres musiques, d'autres "çonneries", d'autres discours que répercutent les collines pelées, et les caveaux de famille. On s'entasse devant un bosquet de croix de bois. Derrière nous se dressent en désordre d'ineptes bornes de granit et des colonnes de pierre qui sortent du ventre des morts, à croire que le père Dupanloup a essaimé dans le quartier. Loin des maisons, un certain jour subsiste malgré l'heure.
L'endroit, joli en été, surplombe la ville au confluent inconfortable de tous les vents du monde, exception faite du sirocco, hélas. On voit les fumées monter des toits et se fondre aux brumes glaciales; Un parfum de marron grllé s'envient parfois d'un coin de rues fort lointaines...
Et nous, nous continuons, et moi je continue à avoir froid, de plus en plus froid, obsessionnellement froid. Cela remonte au long des jambes nues et tourbillonne indéfiniment dans l'entonnoir du nombril. Je tremble de froid, je pleure de froid, je tousse de froid. Pour peu, j'en pisserais, comme cette orpheline, il y a cinq minutes de cela, au garde à vous pendant une nouvelle minute de silence. On l'a vue, à peine le clairon avait-il lancé son coup de semonce, se tortiller, se plier en deux, puis se redresser, résignée, jambes écartées, le regard fixé au drapeau qui montait au mât, comme pour en demander pardon à la France. Des perles, puis un chapelet d'or, presque irréel dans la vapeur qui en émanait, son tombées à ses pieds, avec un éclaboussement dérisoire sur le sol gelé, dessinant une pieuvre noire à même le givre scintillant... Chez les garçons la minute de silence s'est ainsi trouvée laminée, dépecée, en secondes de fou rire furtif; Une bonne sœur garde-chiourme est venue sanctionner l'incident d'une paire de claques, mais il était trop tard. la contagion gagnait. A mes côtés, l'idiot de Coffinet continuait à se tordre, mais plus du tout de rire et d'autres se sont mis à balancer d'une jambe sur l'autre. Avec la brume du couchant, la plupart des rires jaunissaient. L'instant était grandiose où trente galopins s’abstenaient de s'aller soulager au delà des tombes, prenant le risque pieux de souiller leurs culottes au son du clairon. Puis cela a été plus fort qu'eux, plus fort que leur dévotion, plus fort que les événements, plus fort que la Victoire, que Rethondes et le traité de Versailles. D'un coup, tout le monde s'est éparpillé comme une volée de moineaux et bien des morts ont dû se sentir baignés d'une âcre et tiède liqueur de vie depuis longtemps oubliée. Seul l'idiot de Coffinet opérait au milieu d'une allée proche, dardant vers le ciel, l'épée resplendissante qui lui sortait des reins.

... Quelque chose, enfin, s'achève. Est-ce un discours, une Marseillaise, une minute de silence ?... L'assistance reflue lentement, gavée d'ennui... On nous a jeté la brume au cœur. Je ne sais plus rien, ni comment, ni pourquoi je suis là. Et qui pourrait me le dire ? Ma ville, que j'aime, on me l'a détruite, étouffée, paralysée, malgré le grand mouvement des défilés. Ce n'était plus qu'une masse informe tout emplie d'une malsaine idée de mort. Les casques des pompiers, les uniformes de gymnastes, les bannières, les musiques, les drapeaux, les médailles, tout a fini par se fondre dans l'uniformité du ciel gris, des gestes et des paroles rituelles. Au cimetière l'amalgame était total. On ne distinguait plus les curés des pompiers, l’Étoile de la Sézannaise, les Trente de la Lyre. Mon père dans la foule n'était même plus mon père. ma ville était morte, pour combien de temps, et pour quel bénéfice ?

... Par petits groupes, la foule a quitté le cimetière. Peu à peu les conversations reprennent et les pavés résonnent de pas divers, comme au passage des chevaux; Chaque société regagne son local, puis se disperse, se déverse dans les églises, les bistrots ou les foyers. Les gens et les choses, lentement se remettent en place. J'attends dans l'espérance, les premières insultes qui s'échangeront, à propos de paix, de musique, de religion, ou de quoi que ce soit, et qui seraient une promesse de résurrection. Mais cela tarde terriblement. Le gigantesque éteignoir de nuages et de souvenirs qui s'est abattu sur la ville ne se soulève qu'à peine, et qui sait quel en est le poids ? Mais grâce à Dieu, il est des simples d'esprit parmi nous; Voici Coffinet au détour d'une rue qui emboîte le pas à un détachement de l'école libre, conduit par un abbé, et crie " Croâ, croâ, croâ...". D'un coup, un vent mystérieux chasse les nuages. Des cris, des injures et des pierres voltigent, des carreaux s'effondrent à grand bruit. On fuit, on accourt, on se heurte. poursuites, bagarres, nez saignants replacent le Sézanne des enfants sur l'orbite de son existence. Puis les grands s'en mêlent, hypocritement, puisqu'ils prétendent nous séparer. Le brouillard s'épaissit. Les rues résonnent de cavalcades insolites. Des drapeaux roulés embrochent des fantômes embrumés, des bannières aplatissent des crânes d'ectoplasme. venant de je ne sais où, un goupillon siffle à mes oreilles, ricoche sur le sol et disparaît dans un égout. Surgissant de la nuit, l'abbé accourt les bras au ciel. 3 A bas la calotte." fait une voix d'homme. Et voilà comme tout s'enchaîne. Nous, enfants, n'avons plus qu'à battre en retraite, à nous retirer sur des positions de spectateurs. L'affaire est en bonnes mains, le pétard est rallumé. Demain, ce soir peut-être, Sézanne revivra...

Alors à quoi rime ce meurtre annuellement perpétré ? Et quel hommage croit-on rendre aux héros par cette sordide et burlesque apparence de mort que prend la ville, la France entière, le 11 novembre de chaque année ? Moi je sais parfaitement, à voir ma tante qui est veuve depuis Verdun, que pour bien pleurer un mort, on doit se cacher
.

Le match du siècle retrace les souvenirs d'enfance et de jeunesse de François Boyer jusqu'au 8 août 1944. pour échapper au STO, François Boyer s'est réfugié dans une ferme de la Sarthe où il était hébergé, nourri et protégé en échange de son travail. Un jour de ce mois de juin 1944 il est témoin d'un événement qui lui inspirera vraisemblablement Jeux interdits

Avant hier, dans la ferme voisine, est arrivée, je ne sais comment, une fillette de huit ans dont les parents venaient de périr dans un bombardement. Elle portait dans ses bras un chien blessé. le lendemain, accompagnés du gamin de la famille, je l'ai vue s'éclipser derrière les haies du chemin creux, traînant une bêche et une pioche. A la sauvette, ils ont creusé un trou pour y jeter le chien qui n'avait pas survécu. Péniblement rebouché, le trou est devenu tombe où le gamin a récité une prière.
... A l'âge de sept ans, je repêchais des têtards morts et des crapauds crevés, pour les enterrer dans un coin d'une plate-bande et leur faire des tombes minuscules bordées de mousse, ornées de feuilles de lierre et de cailloux multicolores. Jour après jour, la plate-bande était de venue cimetière.
Qu'ai-je à faire aujourd'hui de ces souvenirs baroques ?

( François Boyer, Le match du siècle, pages 235 et 236, éditions Sylvie Messinger; disponible uniquement chez des bouquinistes ou sites internet.)

En réalité, jusqu'à sa mort survenue en 2004,François Boyer est resté fidèle à sa ville natale et à ses amis d'enfance. Ses parents, instituteurs dévoués ont laissé une empreinte profonde . Durant l'occupation l'école avait été réquisitionnée par les Allemands. Ils ont alors transformé leur salle à manger en salle de classe et le jardin familial était devenu la cour de récréation. Quand je suis allée présenter l'oeuvre littéraire et cinématographique de François Boyer à Sézanne, à l'occasion de la sortie des deux reprises cinématographiques de La guerre des boutons, plusieurs personnes âgées sont venues m'écouter pour me confier ensuite avec émotion leurs souvenirs.

J'espère que vous avez aimé cet extrait que j'avais envie de vous faire découvrir depuis longtemps.
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Marie-Ange
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MessageSujet: Re: François Boyer. Le match du siècle.   Lun 11 Mar - 20:07

Bon, bein, Claire va pouvoir ajouter au moins un livre à sa liste encore, au moins le match du siècle. Elle est toujours portée sur la seconde guerre mondiale dans ses lectures, mais depusi qeulques temps aussi, sur les amérindiens, alors qu'avant elle ne voyait pas mon intérêt pour eux, maintenant, elle me pique mes livres.

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François Boyer. Le match du siècle.
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